Corinne Turpin

Eh bien, ces deux dernières peintures se rapprochent du graphisme. C’est à dire que ce sont moins des portraits ou des représentations que des signes. Avec un travail de la surface et non du volume ou de la profondeur. J’aime beaucoup la saturation de l’espace et des couleurs qui deviennent sensation (la chaleur bleue qui fait vibrer la face « décolorée ») et mouvement (une course ou un déploiement dans le champ – de l’image – vert). Ce sont des projections en fait, c’est à dire des représentations mentales, qui peuvent provoquer des associations d’idées, des glissements du sens. Il y a une proximité avec le collage aussi, un jeu avec la perspective comme convention, qui pourrait ici avoir une dimension temporelle, comme si un élément de la peinture avait laissé son empreinte à un moment donné, et un autre élément. 

À un autre moment. Ces peintures portent la marque des techniques industrielles de l’image, elles tracent une trajectoire depuis les avant gardes du début du 20e (cubisme, 1ère abstraction et suivantes) jusqu’à l’ère numérique ouverte au début du 21e en passant par le cinéma, la photo, la vidéo dans leur plénitude…

 

Pol Guezennec

Des aplats de couleur apparaissent dans les peintures de Jean-Pierre Dausset au moment ou toute la France fait son passage à la télévision numérique.

Cette co-incidence est anecdotique, mais elle permet d’exprimer d’une relation en profondeur : il y a 2 ans la couleur était encore liée à un expressionnisme abstrait maîtrisé. Depuis, la touche a évolué et les « effets » de la matière ont été remplacés naturellement, insensiblement, jour après jour, par des gestes de plus en plus proche des dispositions naturelles des outils numériques.

Ce qui nourrit ce travail, hormis son sujet, le personnage, l’être, considéré via son image, photographique ou vidéographique, dans les magazines ou la télévision, dans des « conversation pieces » qui ne varient guère, (et c’est très bien comme ça)… C’est une attention, un intérêt, une observation aigüe, enthousiaste pour les conditions matérielles de l’image, les modalités de son évolution, et, de nos jours, de sa transmission.

On dit que l’invention du tube de peinture a permis le transport des couleurs n’importe où hors de l’atelier du peintre ; et permettant le transport des couleurs, a contribué indirectement à l’invention de l’impressionnisme en tant que démarche, intellection, manière nouvelle de représenter et finalement voir le monde.

Ici c’est l’évolution technologique de l’image du monde, ses nouvelles possibilités et conditions, cette élasticité inédite d’une l’image qui doit s’afficher sur l’écran d’un immense téléviseur et simultanément sur celui d’un téléphone, qui sont l’objet d’une grande attention, d’une grande curiosité, d’un grand désir aussi, et informent naturellement les changements de touche et de matière.

Cette élasticité de l’image de notre époque impose une certaine abstraction: les processus de compression, utiles à la circulation accélérée de l’image, la conditionnent de plus en plus. Ces algorithmes de compression, sortes de « grappes » de calculs coordonnés, y font leur travail qui est de résumer de grandes parties de l’image, celle où l’on observerait les moindres variations, à une plus simple continuité.

Cette compression réduit le nombre des couleurs, élimine les phénomènes isolés , réduit les différences le plus possible, pour faire une image « économique », tout en respectant un seuil de perception : l’image doit rester lisible, intellectuellement déchiffrable et compréhensible, et belle aussi tant qu’à faire… Tout ce qui est au-delà de ce seuil est supprimé, l’image est « lissée », « résumée », plus simple à écrire numériquement et à transmettre, ensemble d’instructions qui vont être « exécutées » sur le prochain écran.

Témoin attentif, sensible, de ces évolutions de la matière même de l’image : un regard, une vision exercée, aigüe, qui ne laisse rien « passer » des caractéristiques physiques, du corps de l’image, une attention, jamais détournée par les aspects intellectuels ou liés à une « interprétation ». On dit que les lissiers (ouvriers de la tapisserie), de par leur métier, distinguent des nuances que nous ne voyons pas. De la même manière c’est le corps de l’image qui intéresse en premier lieu Jean-Pierre Dausset. C’est cette attention aux modalités physiques, et la pratique quotidienne d’une image qui se donne désormais sur écran, palpitant assez vite pour nous donner l’illusion qu’elle est fixe, qui nous amènent, j’y viens finalement à ces fonds étonnants et cette évolution dans la touche, que je relierais maintenant à Jonathan Lasker, un peintre new-yorkais qui ne s’occupe pas d’images.

Ce processus est « naturel », en tant qu’il fut le même probablement dans le regard de Jan Van Eyck travaillant les possibilités nouvelles de la peinture à l’huile, lesquelles allaient entraîner de grandes mutations dans la manière de représenter le monde, de le voir, et de le penser.

*(Note).-Les petits appareils numériques traitent l’image dès la prise de vue, lissant et simplifiant pour diminuer la quantité de données nécessaire à sa description, son »poids » numérique : c’est le format.jpg d’office ; auquel le photographe exigeant qui ne veut pas se faire voler ses pixels par un vulgaire algorithme, préfère le format.raw, ni traité ni compressé, mais alors bien plus lourd.»

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